EXTRAIT DE MAN-MAN DE NICOLE SIGAL

LE GRAND
J’ai froid aux oreilles
elle me les coupe trop courts
surtout en hiver.
Faut que je sois à son idée
un grand front bien dégagé
pour laisser passer l’intelligence
c’est son idéal.

Hier c’était le pantalon
i me serre tout mon pourtour
j’ai la marque
mais c’est sa couleur préférée
le rouge.
La représentante a dit c’est le dernier
la camionnette passe tous les six mois
on n’a pas eu le choix.

C’est de ma faute aussi
je lui passe tout
je ne sais pas dire non
sinon elle a des larmes dans ses yeux gris.
Elle s’écoule en traces bleu-nuit
c’est le Rimmel qui déteint
au plus profond ça m’atteint.
Man-man.

La mère j’ai qu’elle
c’est la plus belle
elle a des seins un ventre
je connais qu’elle.
Les veines dessinent des cartes de géographie
sur sa peau blanche
moi j’y vois les continents de l’autre côté de l’horizon
je me perds dans son vaste monde
le monde à Man-man.
La mère elle est immense et profonde
comme la Rivière-au-P.

Elle a les yeux couleur de rivière après l’orage.
Lancent des éclairs les yeux de Man-man
brillent comme la lune
quand je me perds dans ses cratères
les cratères à Man-man.

LA MÈRE
Reste pas dans mes yeux rends-toi utile.
Toujours à me gober
ça l’a secoué l’histoire du père
depuis i me regarde comme si j’étais la lune.

Il a pas supporté de le voir en morceaux
c’est ça qui lui embrouille le cerveau
pourtant il riait à chaque coup de lame.
On a vu sortir l’âme dans un geyser rouge-cerise
le Grand a dit “ah oh ah” comme au feu d’artifice.

Devant tant d’inondations
il est resté de l’autre côté de son imagination.
Le plancher était rouge
les pieds de la table étaient rouges
le plafond était rouge
Le Grand criait “au feu les pompiers”
le centre de la terre crachait sa lave brûlante
nous inondant le visage d’une lumière
éblouissante et chaude.
Il a été jusqu’à soixante dix-sept
après i s’est endormi
croyant compter les moutons
moi j’ai continué jusqu’à cent
pour faire un compte rond
et pour être sûre.

Dans le fond le père n’a pas souffert
vu qu’on a opéré sous anesthésie :
la mort aux rats avait déjà fait ses dégâts.
Au début le Grand a bien ri
mais quand il a vu tous les morceaux
il a été tout parcouru de sursauts.
On a fait deux voyages avec la brouette
pour aller à la rivière
elle est devenue toute rouge sous la lune
un fleuve de sang sous une nuit étoilée
puis elle a coulé
et tout s’est effacé
mais le Grand en a été tout retourné.

J’étais sûre qu’on ne pourrait pas reconstituer le puse
il y avait trop de morceaux
d’ailleurs il en manquait j’avais retiré les yeux
je les ai donnés à manger au chat
parce qu’un regard ça trahit.

LE GRAND
La mère elle a raison
je suis plus utile à pêcher les gardons
pour elle j’attraperais des poissons d’or
si ça mord.
La Rivière-au-P avec un point
je sais bien que c’est aux putes
mais la mère c’en est pas une
et la rivière est en diamants
tout le reste c’est de la médisance
parce qu’on vit dans la forêt
dans une maison qu’a pas de volets.

Pour la mère je construirais des murs qui iront jusqu’au ciel
troués de volets
qu’on n’ouvrira jamais.
Rien que moi et la mère
derrière les murs aux persiennes closes
avec juste le ciel et les étoiles
pour éclairer les continents
les continents à Man-man.
Man-man.

LA MÈRE
J’ai gardé les mains ça peut toujours servir
les asticots commencent à se glisser entre chair et cuir.
Les chatouilles de la mort
le père doit se gondoler
ou plutôt son âme.

J’en avais jamais vue
elle est sortie au vingtième coup de couteau:
une étoile filante rouge qui m’a éclaboussé la blouse
et le plafond
dans un sifflement de fusée de quatorze juillet.

J’ai fait un vœu.

J’ai dit au Grand d’en faire un
le même
vu que maintenant il est à moi pour toujours
rien qu’à moi
la chair de ma chair qui est sortie de mes entrailles
tout gluant
comme les morceaux du père sous la hache sanglante.

J’ai donné le mou au chat
fouillé dans la boite crânienne
on n’a rien trouvé
qu’une bouillabaisse jaunâtre
comme un vieux crabe passé au court-bouillon.

J’ai rien regretté.

On a gardé un morceau en souvenir
dans le filet près de la queue
le plus tendre.

En potée cet hiver
i fera notre affaire
au coin du feu on mangera le père.
(Elle chante.)
Mon père m’a donné un mari
mon dieu quel homme, quel petit homme !
Mon père m’a donné un mari
mon dieu quel homme, qu’il est petit !
Le chat l’a pris pour une souris
mon dieu quel homme, quel petit homme…

LE GRAND
(Il chante.)
Un pêcheur au bord de l’eau
abrité sous son chapeau…

Quand la mère me recouvre
ses yeux jettent des éclairs
de contentement
elle expire.
Tandis que je l’inonde
comme le père du plancher au plafond
c’est pas des façons qu’elle dit en riant.

Quand je ferme les yeux sous mon chapeau
je vois passer les morceaux
ils flottent au fil de l’eau comme des vieilles guenilles.
Je ferre un grand coup et j’attrape la carcasse.
Man-man !
La carcasse à papa
légère comme un voile de mariée
s’envole au-dessus de la cheminée.

Man-man c’est le plus beau jour de ma vie
vive la mariée !

Man-man elle a des lèvres
qui s’ouvrent sur le centre de la terre
la couverture prend feu
ma tête est un soleil qui explose en sang
elle m’incendie dans son grand lit
Man-man.

C’est la plus belle
elle est comme un grand bifteck
cuit à point
je me roule dans sa chair
comme les galets de la mer
sans fin
Man-man
j’en connais pas d’autre
tout le reste c’est des inventions
moi j’y crois pas.

D’ailleurs les autres je ne les connais pas
tandis que la mère
je connais tous ses sillons ses plaines et ses vallons
je suis sûr de ne pas me perdre
dans sa forêt je connais le plus petit sentier
Man-man
au loup j’ai oublié de jeter des petits cailloux !

Si je rentre bredouille
elle va me mettre une ratatouille
elle est comme ça la mère
faut que je ramène du poisson
sinon.

Je suis son petit homme
à elle.

Le père on n’en parle plus
deux hommes à la maison
ça lui en faisait un de trop
et des histoires.
Surtout qu’il voulait pas que je m’assoie à sa place
à table.
Il disait : “c’est la place du père”
maintenant le problème est résolu.
Eh les gardons ! c’est moi le chef
précipitez-vous à l’hameçon.
Ils ne me croient pas encore de la médisance.

 


Editions Crater
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